jeudi 11 mars 2010

La Grèce n'est pas si loin

A cette heure, les Athéniens sont dans la rue, mobilisés contre le sévère plan de rigueur qui leur est imposé par la mauvaise gestion des années antérieures.

Sommes-nous très loin de cette situation ?

Ma crainte est bien sûr qu'elle soit plus proche que nous voulons le croire, ou plus justement qu'on ne veut nous le faire croire.

A cette cette crainte s'en ajoute une autre : que ce soit un gouvernement socialiste qui ait à affronter cet héritage.

mercredi 10 mars 2010

Le baron rouge

L'invité du blog est un Bordelais bien connu et "expert", comme on dit maintenant, en matière de lois, de justice et de pouvoir.

La justice justement, mobilisée dans toute la France contre la Réforme qui avance à grand pas en direction des deux Assemblées. Laquelle va confier tous les pouvoirs au parquet dont les membres sont nommés par le Ministère ce qui n'est pas propre à garantir leur indépendance. Cette réforme contient en outre un article qui va mettre à l'abri les délinquants en col blanc en assurant une prescription de leurs crimes après six ans.

L'ennui, c'est que ces six ans ne sont bien souvent pas suffisants pour mettre à jour ces délits et que la prescription part du moment où ils sont commis.

Quel est le but de tout cela ? Protéger les affaires politiques de l'oeil de la justice et affaiblir l'indépendance du pouvoir judiciaire, si nécessaire pourtant à la République.

Notre grand expert ne connaissait pas la République mais il s'y entendait assez bien en ordonnancement des pouvoirs :

"Tout serait perdu si le même homme, ou le même corps (...) exerçait ces trois pouvoirs :
-celui de faire les lois

-celui d'exécuter les résolutions publiques

-et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers (...)"

Cet excellent homme, dont on voit poindre de plus en plus clairement la noble silhouette, ajoute :

"Lorsque, dans la même personne, dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a point de liberté ; parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le même sénat fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement (...)"

Ce même homme, bien que peu habitué aux démonstrations de masse, serait aujourd'hui dans la rue aux côtés des juges.

mardi 9 mars 2010

Sur le terrain

Il y a quelques mois, le Président de la République s'est vanté, devant sa majorité parlementaire, d'occuper le poste de Directeur des Ressources Humaines du PS. ("Strauss-Kahn à New York, Kouchnet avec moi...". On se souvient de la litanie.)

Aujourd'hui, il est monté en grade. Sur le terrain, on n'entend à son adresse que noms d'oiseaux, qualificatifs peu encourageants, interrogations sur sa santé mentale et son équilibre. A se demander où sont ces 30% de Français qui voteraient encore pour lui au premier tour des présidentielles.

Nicolas Sarkozy est aujourd'hui en bon rang pour occuper le poste de meilleur agent électoral du PS. Pas sûr qu'il se vante de son avancement.

lundi 8 mars 2010

Régionales : le ministère de l'intelligence nationale

Le ministère de l'intelligence nationale, ce n'est pas un quelconque Eric Besson qui en est détenteur, ce sont les Français à l'occasion du scrutin des élections régionales du 14 mars.

En plus de l'enjeu régional, le scrutin qui approche à grands pas a une portée nationale de première grandeur. Aucun sondage, aucune manifestation d'opinion, aucun mouvement de rue n'a une valeur aussi forte que les urnes. Elles sont en effet la démonstration de l'engagement des citoyens. Elles constituent également, alors que plusieurs ministres sont en lice, un référendum décisif sur la politique gouvernementale et la majorité qui la soutient.

L'engagement des citoyens. Aller voter est un acte positif, réfléchi, résolu. Il n'est pas un mouvement de colère, un caprice d'un instant. Bien des scrutins ont montré au contraire la maturité du corps électoral. C'est pour cela que l'abstention est la première ennemie de ces élections : si elle était forte, les enseignements du scrutin seraient affaiblis ou relativisés par la majorité en place.

Les résultat des sondages, presque trop beaux pour être vrai, ne sont pas en cela amis du prochain vote car ils risquent de démobiliser les uns et de créer un sursaut chez les autres. Une abstention plus forte que prévue de l'électorat de la gauche, une mobilisation de dernière heure de la droite fragiliseraient le message.

Un référendum décisif sur la politique gouvernementale et la majorité qui la soutient. Nicolas Sarkozy ne pourra traiter une déroute de son camp comme une simple péripétie à l'occasion d'une élection locale. C'est lui-même qui, initialement, a voulu faire de ce scrutin un référendum sur sa politique. Il s'en est ensuite mis un peu à l'écart, plus de force que de gré, aucun candidat ne voulant de lui sur le terrain. Une forte victoire de la gauche -et plus encore une victoire générale aboutissant à un grand chelem, ne laissera rien indemne à droite. Ni le Président, ni le gouvernement qui sera encore affaibli, ni surtout la politique approximative, allant de couacs en échecs, et de mauvais chiffres en résultats catastrophiques que l'un et l'autre imposent au pays. Les uns et les autres ne pourront plus faire comme si rien ne s'était passé et devront radicalement changer de méthodes et donner des gages sociaux aux Français.

La troisième dimension de ce scrutin réside dans le fait qu'il constitue le dernier scrutin national avant la présidentielle. Il doit être pour nous une marche qui monte et qui prépare, non seulement l'alternance, mais une véritable alternative à la politique actuelle.

Et justement, un résultat positif ne sera pas non plus sans conséquences pour le PS. Re-légitimé après les égarements qui ont entouré le congrès de Reims, il sera placé devant ses responsabilités, obligé de construire, d'avancer des propositions qui parlent à l'esprit des Français.

L'"identité nationale" n'a paru à personne un concept qu'il y avait urgence à définir. L'intelligence nationale, si. Et nous avons encore 8 jours pour y parvenir.

samedi 6 mars 2010

Maire courage

Comme on sait, on connait ses amis et la qualité des hommes dans l'épreuve. La campagne de Xavier Darcos en Aquitaine, affrontée à la dégringolade sarkozienne et aux sondages locaux, peut sans trop de discussion être considérée comme telle.

Sans doute, trouve-t-il dans cette réelle épreuve le secours, l'appui, la présence sur le terrain, de ses amis et du "meilleur d'entre eux" ?

Eh bien, justement... Hors du meeting de lancement, voyons-nous, le Maire de Bordeaux s'activer aux côtés de son cher Xavier ? Les rencontrons-nous ensemble sur le terrain ? Apprenons-nous qu'ils se portent de concert à la rencontre du secteur de l'économie, de la formation, de l'environnement, des associations, pour s'inquiéter des soucis des uns et des autres (ils en ont beaucoup à Bordeaux) et leur donner quelques raisons d'espérer ?

A ce peu d'empressement juppéen, je vois deux raisons : il n'a que faire à Bordeaux d'un Président de région de son bord qui pourrait lui porter ombrage dans sa gouvernance de l'ump et de la droite. Plus encore : il n'a guère l'envie de prendre à son compte ne serait-ce qu'une parcelle de l'échec annoncé de Darcos.

Maire courage, on le voit, ce n'est pas Brecht, mais Juppé.

mercredi 3 mars 2010

Vendée : la géographie donne des leçons à l'histoire

Mon père, Vendéen, m'a inculqué très tôt ce précepte : "La géographie l'emporte toujours sur l'histoire". Précepte austère au premier regard, dont j'ai eu quelque mal à m'imprégner quand, sur les bancs du lycée, je planchais sur le yersinien et sur l'apalachien.

Mon père était historien, très pénétré de ces grands moments où les hommes renversent la table et mettent un nouveau couvert ; sa constation marquait de sa part une grande humilité. Elle a fait son chemin par longues et lentes marches avant de parvenir à ce fond obscur du cerveau où l'on fait siens les enseignements des autres pour les utiliser à sa mode.

La géographie, ce n'est pas seulement une suite de contours, de tracés et de climats, c'est la nature. Mot presque totalement oublié au profit de l' "environnement", celui-là partout présent jusqu'à servir de nom à un parti ou, au moins, à un mouvement de pensée qui serait bien marri si on le qualifiait de "naturiste".

L'histoire, ce n'est pas une suite de dates et de grands noms : c'est la prise des hommes sur leur destin. Ces hommes peuvent faire la révolution, renverser les tables ou monter sur elles pour de grandes proclamations, si à ce moment une bourrasque survient, si une forte vague entre dans l'amphithéâtre où ils jouent leur destin, plus rien ne reste de leurs paroles, ni de leurs actes. Ils n'ont à ce moment que d'être solidaires et de reconstruire sur table rase.

J'écoutais tout à l'heure un morceau de discours de Sarkozy en 2007. Il promettait alors un assouplissement des règles de construction sur le littoral. Comme d'hab (et, pour une fois, il convient de s'en féliciter), promesses et grandes phrases n'ont été à ma connaissance suivis d'aucune concrétisation réglementaire.

Pour autant, les constructions se sont faites, où plutôt, ont continué à se faire sans susciter grande indignation. La Bastide se situe entre 1m et 3m en dessous de la cote des endiguements . Qui ose interpeller ceux qui ont décidé d'y construire, y compris des parkings souterrains ? A Hossegor, toute la partie sud de "ma" plage est construite en zone inondable rouge. L'expérience pourtant devrait instruire : semblable quartier, en même lieu, a été avalé par les vagues il y a à peine plus de cinquante ans.

La Vendée, la Charente maritime, et nous-mêmes qui en sommes si proches et qui savons que nous devons à la seule direction des vents et courants de n'avoir pas connu les mêmes abîmes, sommes en deuil. Les leçons que la géographie donne à l'histoire se comptent en milliers de morts et d'années perdues pour le développement local. A ne pas les entendre, l'histoire joue contre son camp.

"La vieillesse"

C'est grâce à Dominique Dat qui a su faire de la bibliothèque du Grand Parc un repaire (et un repère) de culture que j'ai découvert que ces deux jeunes gens. Simone de Beauvoir et Cicéron, au même âge exactement qui se trouve être le mien, ont écrit sur "la vieillesse". Je connaissais le livre de l'un(e), j'avais de vagues souvenirs de version latine concernant le livre de l'autre ("De Senectute"), mais je n'avais pas eu l'heureuse idée de les rapprocher comme l'a fait Véronique Le Ru dans le très beau livre qu'elle présentait au Grand Parc.

L'un est un homme, l'autre est une femme et vingt siècles les séparent : rien que cela justifie l'intérêt.

Quand Cicéron écrit, un an avant sa mort, il se range lui-même parmi les "senex" ; on dirait maintenant, dans une langue bien peu cicéronienne les "rangés des voitures". On se doute que cela ne fait guère son affaire, lui dont la parole était écoutée au Sénat et influençait César. La belle madame de Beauvoir s'accorde trois ans avant de faire partie des "vieux", groupe dont elle fixe l'accès à 65 ans. Elle mourra 16 ans plus tard.

Rien que cela nous amène à questionner et le mot, et le fait. Qu'en est-il aujourd'hui ? Les conscrits de Cicéron et de Beauvoir, sont à la fois très jeunes et déjà "senex". Ils ont près d'un quart de siècle de "vie devant eux" (selon le réconfortant principe que, plus on vieillit, plus l'espérance de vie s'allonge) et la grande majorité d'entre eux sont en bonne forme, même s'ils découvrent à cet âge que la machine n'est plus sans défaut et que la révision des 60 000 km s'impose ; pourtant s'ils venaient à chercher du travail, inutile de dire qu'on les considérerait depuis longtemps "comme rangés des voitures", tout en étant bien heureux de compter sur eux pour faire vivre les associations -qui elles-mêmes bien souvent pallient aux carences de l'Etat- , soutenir les familles, s'engager politiquement et socialement...

On le devine, je ne suis pas une adepte farouche de l'âge couperet de retraite. Aujourd'hui, le motif de discrimination dont on parle le moins mais qui est le plus commun est l'âge et aucune occasion de le dénoncer ne doit être manquée.

Autre sujet d'extreme intérêt, l'abord différent du sujet par nos deux auteurs. La vieillesse cicéronienne est une vieillesse auguste, intérieure, dominée par la sagesse. Maurice Tubiana, dans un superbe ouvrage (" Le Bien Vieillir"), alors qu'il avait 80 ans a retrouvé cette posture. La vieillesse de Simone de Beauvoir est sociale, combattante et politique.

Tous deux (tous trois même avec Tubiana) ont pourtant bien des points d'accord et ces invariables doivent aujourd'hui encore fonder la politique de l'âge.

Les revenus ont une place essentielle. On vieillit plus mal et plus vite dans la pauvreté. Quelle interpellation quand on sait qu'aujourd'hui 4 millions de retraités vivent avec moins de 1000 euros par mois et que près d'un million sont au dessous du seuil de pauvreté ! J'incite notre gouvernement a relire Cicéron. Disons-le tout de go, j'enverrais bien un exemplaire du "De Senectute" à Carla, pour qu'elle puisse le mettre avec la princesse de Clèves sur la table de nuit de Nicolas.

Les liens sociaux, la vie au milieu de toutes les générations aident au bien vieillir, à défaut du "pas vieillir du tout". Et, tout autant, la capacité de se projeter dans l'avenir. Il est de ce point de vue spectaculaire que Cicéron comme Beauvoir, et entre eux Montaigne et tant d'autres, prennent pour symbole la plantation d'un arbre. Les espaces s'étant restreints, c'est un abrégé de cette belle activité, le jardinage, qu'a retenu comme facteur de prévention du vieillissement l'étude de la cohorte Paquid du Pr Jean François Dartigues.

Ni Cicéron, ni Beauvoir, ne citent "écrire un livre". Ils font beaucoup mieux puisqu'ils en donnent l'exemple.

lundi 1 mars 2010

Mais qui sont donc ces deux-là ?

A mon âge, à mon âge exactement deux jeunes gens de ma connaissance, voire même de mon amitié, ont écrit un livre.

Pourquoi dis-je que ces deux jeunes gens sont jeunes ? Parce qu'écrire un livre est la précise démonstration de ce qui définit la jeunesse: la capacité de s'investir dans l'avenir. Qui a commencé un livre connait l'austérité de la démarche : y parviendrai-je ? combien d'heures, de semaines et de mois pour "cela" ? Et pourquoi faire ? Où ce livre ira-t-il, qui le lira, qui, s'il le lit, en retiendra la substantifique moelle ou que je crois telle ?

Qui a terminé d'écrire un livre, sait qu'il n'a répondu à aucune de ces questions. Qu'il a seulement parié sur elles et sur le morceau d'avenir qui lui permettrait de gagner ou de perdre son pari.

Je reviens à mes deux jeunes gens. Si, tous, nous les connaissons tous les deux, eux ne se sont jamais connus : 20 siècles les ont séparés.

Vingt siècles, et pourtant nous sommes capables d'éprouver pour eux de la familiarité. Vingt siècles et pourtant, ces deux jeunes gens ont donné à leur livre un titre strictement identique. Comme on le sait, ceci est formellement interdit par la société des auteurs, à une restriction près : que ce titre ne comprenne qu'un seul mot.

C'est le cas. Pourtant, même si ce titre était plus long, je doute que l'un eût fait un procès à l'autre ; que l'éditeur de l'un ait accusé l'éditeur de l'autre de complicité de plagiat dans l'espoir de faire monter la pression médiatique autour des deux ouvrages. J'ai en effet la certitude que ni l'un ni l'autre de mes deux jeunes gens aient eu besoin de ces vils procédés. Jeunes ils étaient, mais nul d'entre eux n'avait nécessité de faire carrière, ni de figurer au top ten des meilleures ventes. Tous les deux sont des "auteurs durables".

Qui sont-ils ? Celui qui le premier trouvera le nom de mes deux "conscrits" d'écriture, ne gagnera ni des millions, pas davantage l'inoxydable jeu des mille francs. Mais certainement l'estime des estimables lecteurs du blog. Et il me permettra de poursuivre mon billet...

Identité trans-genre : rencontre d'Olivia Chaumont

En prolongement du colloque que j'ai organisé à l'Assemblée nationale sur "Les questions sociales et juridiques posées par les souffrances liées à l'identité de genre",



je vous invite à rencontrer Olivia Chaumont, qui témoignera de son expérience personnelle de transsexuelle et de son engagement pour la reconnaissance de ce statut.



Le jeudi 4 mars à 17 h 30
au Connemara, 18 cours d'Albret à Bordeaux



Cette rencontre se situe en pleine actualité, au lendemain de la publication du décret de Roselyne Bachelot rompant le lien entre affection psychiatrique et changement de genre.



De plus, Olivia Chaumont, à la suite de son changement d'identité, se trouve être la première "soeur" reconnue au sein du Grand Orient de France.



J'invite les amis bordelais du blog à participer à la présentation des actes du colloque et de l’expérience personnelle d'Olivia Chaumont, ainsi qu'au débat qui suivra.

dimanche 28 février 2010

La sortie des plantes gélives

Ce n'est pas le plus reposant, mais c'est sans conteste un des plus agréables de l'année : le moment de sortir les plantes "gélives" de leur repaire d'hiver.

Repaire d'hiver, que malgré beaucoup d'efforts (chauffage pour les plus durs moments, couverture par des voiles telle mariée marocaine...) n''est pas leur favori : les plantes, comme moi, aiment humer dans l'air encore froid la promesse de jours meilleurs. Le confinement ne leur réussit guère.

Il est étrange que j'ai écrit "gélives" entre guillemets. Gélive est un mot très honnête, approuvé par l"Académie, voire même par plusieurs, et trainant derrière lui plusieurs siècles d'usage et d'expérience.

La vie est ainsi faite : beaucoup de nos mots, parmi les plus beaux, les plus signifiants, les plus naturels, deviennent déponents, et on ne les utilise que sur la pointe des pieds ou, plus justement désormais, d'un doigt malhabile sur le clavier de l'ordinateur. Les mots déponents sont au clavier de l'ordi, ce que les notes d'un adagio sont au clavier du piano : retenus, maintenus sous un voile de tristesse et quelquefois, tragiques. "Déponent" lui-même n'est pas en grande santé.

Je me suis écartée, comme souvent, du coeur de mon sujet. L'écart, s'il n'est pas coeur de la pensée politique, est bien souvent le coeur de la littérature, ou plus modestement de l'écriture qui, elle, va, on le sait depuis Montaigne, par sauts et gambades, là où elle veut et même quelquefois, où elle ne veut surtout pas.

Les plantes gélives, il n'y a pas lieu d'être Michel le jardinier pour en avoir à la fois l'assurance et l'expérence, cèdent au gel. Certaines d'entre elles s'appellent des "succulentes", ce qui ne manque pas de poésie. La plupart ne sont que des plantes ordinaires, qui ne succulent d'aucune façon, mais n'aiment pas se geler, ce qui est d'ailleurs la condition ordinaire de la totalité des humains que nous sommes.

Entre deux averses donc, en ce jour incertain situé à la veille de mars, comme un candidat au suicide penché à sa fenêtre, j'ai attaqué la courte (mais lourde) transhumance des plantes gélives vers leur jardin. Le jardin n'étant à l'évidence pas le mien, mais le leur : elles y vivront longtemps après que je ne saurai plus rien de lui, ni des mille aventures qui l'agitent en cette saison plus encore qu'en les autres.

Mon père avait un principe (il avait pourtant plus de pratiques que de principes) : il ne gèle pas à Bordeaux après le 18 février. Pourquoi le 18 ? Je ne l'ai jamais interrogé pour ne pas faire perdre à ce principe la part de mystère et d'irrationnel que contiennent tous les principes. Celui-ci n'est pas absolu, mais bon an mal an, il n'a jamais été lourdement démenti, ce qui n'est déjà pas si mal.

Ce n'est pourtant qu'à la veille de mars, que j'ai entrepris ce joyeux déménagement, cette première sortie d'écolières confinées en leur austère pensionnat ; ce qui prouve au moins deux choses : la première est, qu'après six décennies, j'ai acquis avec l'oedipienne condition des filles une part non négligeable de liberté. La seconde, plus décisive , est que la liberté d'un dimanche après-midi l'emporte sur les contraintes à la fois du calendrier et de l'enseignement freudien.

A cet heureux constat, s'ajoutent d'autres plaisirs : c'est précisément en cette période que de toutes petites violettes amorcent un tapis dans toute une partie du jardin. Ce signe favorable n'est pas le seul, les oiseaux, les infimes bourgeons de l'aubépine et du lilas, ajoutent à cette forêt de symboles, conscients et inconscients, qui disent à l'animal le plus obscur, le plus âgé, le plus fragile que le meilleur, le plus doux, le plus chaud du temps est à venir.

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